Sonia Devillers / Les exportés
Un livre bouleversant s’il en est. Les grands-parents de Sonia Devillers n’ont jamais raconté leur histoire. La Roumanie dont ils proviennent a été oubliée. Pourtant, sa grand-mère avait d’abord été une apparatchik du parti communiste roumain. Mais la guerre, les pogroms du régime fasciste précédent avait été effacé. La Roumanie avait prétendu qu’elle était peu impliqué dans les projets de l’antisémitisme du troisième Reich même après la prise du pouvoir communiste.
A travers l’histoire de sa famille, celle d’Harry et Gabriella Greenberg devenus Deleanu Sonia Devillers va raconté une autre histoire. Celle d’un pays où l’antisémitisme fut assumé et ou les juifs furent persécutés et assassinés plus que dans aucun pays hors de l’Allemagne nazie. Comment les Deleanu vécurent une guerre dont ils voulurent oublier que leur pays avait participer à l’œuvre destructrice d’un racisme d’état.
Si la période de la guerre fut difficile, l’arrivée des soviétiques fut vécue comme une libération. Au début, ce fut une intégration choisie pour Gabriella. Une ascension irrésistible d’une femme volontaire au sein des institutions jusqu’au moment fatidique ou elle s’opposa à des dérives de petits fonctionnaires qui abusaient de leur petit pouvoir. C’est alors une chute brutale.
Mais le cœur du livre explique comment et pourquoi l’idée d’exporter des humains et de les échanger contre du bétail et du matériel agricole de l’ouest. Comment la population juive ou supposée comme telle, fut la marchandise choisie pour cet échange. Comment les dirigeants cachèrent cette information et quel fut l’ampleur de ce drame humain. Et comment ses grands-parents furent victime de ce système sans rien en connaître.
C’est aussi l’histoire d’Henri Jakober. Cet homme d’affaires opportuniste vit dans cet échange le moyen d’accroître sa fortune. La méthode, basée tant sur la corruption que le désir des autorités de se débarrasser de ses ennemis d’état, contribue à sa réussite. C’est surtout un trafic d’êtres humains auquel se livre cet homme, d’abord avec les autorités roumaines seules, et même si ce n’est pas documenté, probablement avec elles des pays d’accueil, puis plus clairement avec l’État d’Israël. C’est le capitalisme le plus inique qui s’applique comme d’habitude au détriment des plus défavorisés.
Un livre important, à la fois intimiste et collectif, nécessaire par ces temps ou partout en Europe le retour des extrêmes droites se fait sur la misère des migrants forcés et des politiques de déplacement reviennent dans les discours des partis politiques de droite.
12/06/2024
Fabien Micolod
Sonia Devillers / Les exportés
Paris : Flammarion, 2022